politique: Luc Ferry: «Le défi de Fillon»

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CHRONIQUE 

Tout l’enjeu des réformes difficiles que François Fillon envisage est de faire comprendre qu’elles ne seront pas proposées par plaisir ou par idéologie, mais par nécessité et pour nos familles.

Repartons de l’essentiel. À l’encontre de ce que prétendent par malice ou naïveté certaines officines militantes, une large majorité de Français reste résolument hostile à toute espèce de réforme libérale.

En témoignent tout autant le programme du Front national que celui du Front de gauche, mais aussi les revendications des «frondeurs», de la CGT, de FO, des Verts et même de la fraction des LR hostile à «l’économie du sacrifice». Ajoutons que la France étant divisée en trois tiers d’égale importance, Fillon n’arrivera à l’Élysée (s’il y parvient, ce que je souhaite et tiens pour probable) qu’avec au maximum un tiers de l’électorat ayant positivement voté pour lui. Imaginons par hypothèse qu’il soit élu avec 65 ou 70 % des voix contre Marine Le Pen, ce qui serait déjà un très beau score, il n’en sera pas moins d’entrée de jeu minoritaire dans l’opinion malgré l’apparence fallacieuse que donne le scrutin majoritaire en occultant les abstentionnistes, les votes blancs ou «par défaut». Il lui faudra donc pour réformer compter sur la rapidité (les ordonnances), mais s’il veut s’inscrire dans la durée et ne pas être bloqué comme le furent les réformes de 1995, 2005 ou 2016, il devra aussi convaincre.

Ce qui suppose en démocratie d’opinion, comme l’avait déjà compris Tocqueville, que le Souverain s’appuie non sur la seule raison, mais aussi sur des passions démocratiques largement partagées et si possible positives. Or ce sont des passions hélas négatives et fort antilibérales qui dominent aujourd’hui l’espace public: la colère, qui anime le Front national ; l’indignation à l’extrême gauche, si proche de l’extrême droite ; la peur et le principe de précaution chez les écologistes ; enfin, la jalousie à peu près partout ailleurs, le fameux «je n’aime pas les riches» se faisant son porte-parole empressé.

L’État est devenu l’instrument privilégié de l’épanouissement des familles, l’intendance dont se moquait de Gaulle devenant essentielle

Il existe heureusement une cinquième passion, l’amour dans les familles et la fraternité dans l’espace public, mais elle est infiniment moins facile à mobiliser. C’est pourtant une lame de fond dont on aurait tortde sous-estimer la force. La politique, depuis la Révolution française jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie, a tenu la vie publique pour supérieure à la vie privée. En cas de conflit entre les deux, c’est toujours la seconde qu’il fallait sacrifier à la «raison d’État», comme on le vit dans toutes les guerres de l870 à l962. En Mai 68 encore, qui fut pourtant le premier grand mouvement social à mettre en avant les valeurs de l’intimité, la politique restait prioritaire dans les têtes: il s’agissait moins de la mettre au service des individus que de parvenir à ce que chacun d’entre eux puisse s’élever du statut de «citoyen passif» à celui de «citoyen actif». Même chez les soixante-huitards les moins totalitaires, on affichait la conviction que «tout est politique» ou devait le devenir.

Pour parler comme Benjamin Constant, «la liberté des Anciens», c’est-à-dire la participation active aux affaires publiques, était encore considérée comme bien préférable à la «liberté des modernes», au droit pour chacun de conduire sa vie privée comme il l’entend. N’en déplaise aux nostalgiques de la nation, nous vivons sans violence depuis les années 1970 une révolution qui va à l’inverse. Aujourd’hui, pour l’immense majorité d’entre nous, ce qui fait le sens ultime de l’existence se situe pour l’essentiel dans la vie privée. La vie affective sous toutes ses formes, l’éducation des enfants, le choix d’une activité professionnelle épanouissante, le rapport à la maladie, à la vieillesse et à la mort occupent une place infiniment plus éminente que la considération d’utopies nationales au demeurant introuvables. C’est peu de dire que nous vivons davantage dans un film de Woody Allen que dans un discours de Fidel Castro.

Loin de perdre de son importance, la politique n’en est que plus vitale. Simplement, elle devient l’auxiliaire de la société civile. La puissance et la gloire de l’État-nation ne sont plus sa finalité ultime, encore moins ce à l’autel de quoi nos vies devraient être sacrifiées «comme en 14». L’État est devenu l’instrument privilégié de l’épanouissement des familles, l’intendance dont se moquait de Gaulle devenant essentielle. C’est désormais l’avenir des générations futures, celui de nos enfants, donc de l’humanité qui passe en premier et sans réformes de fond, il est clair qu’il est compromis. C’est là l’enjeu des réformes difficiles que Fillon envisage. Il devra d’urgence faire comprendre qu’elles ne seront pas proposées par plaisir ou par idéologie, mais par nécessité et pour nos familles.

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